Un mode d’entrée possible dans la somatisation
Les expériences de suggestion hypnotique révèlent que l’Inconscient (1) interprète souvent les mots au sens littéral et que ces interprétations sont capables de déclencher des modifications physiologiques et des perturbations fonctionnelles corporelles objectives. Par exemple, les muscles lisses viscéraux ou vasculaires, hors du contrôle volontaire en état d’éveil ordinaire, car sous commande du système neuro-végétatif, deviennent sensibles aux injonctions verbales et évocations imagées en état de transe hypnotique; alors que les muscles volontaires sont plutôt hypotoniques ou moins coordonnés dans cet état, phénomène paradoxal bien connu des praticiens en hypnose. Cette sorte d’inversion du contrôle – due en partie à la prédominance de l’activité parasympathique pendant la transe, mais les mécanismes précis sont loin d’être élucidés – a des conséquences importantes:

* En pathologie:

Certains troubles fonctionnels peuvent être corrélés à ce que l’on peut appeler une
auto-hypnose négative(2). C’est-à-dire que le sujet peut provoquer à son insu, par utilisation répétée et en état de stress d’une expression triviale prenant le corps comme métaphore ou moi, me comme complément d’objet à un verbe, une véritable instruction physiologique qui va être exécutée quasi-automatiquement. Le risque est d’autant plus grand que l’expression revient souvent dans le dialogue interne de la personne – comme un « tic de langage » qui repasse en boucle – et que ce dialogue interne survient en état d’activation émotionnelle intense(3), colère ou peur, par exemple.

Quelques exemples de mots convertis en maux rencontrés dans ma pratique :

« Je prends sur moi » est redoutable car il facilite toutes les somatisations

« Je garde tout » est intéressant aussi: constipation, obésité, chronicité assurée

« Je dois tenir le coup » déclenche régulièrement, par homonymie, des cervicalgies chez des enseignants ayant des classes difficiles ou des employés en conflit avec leur collègue ou leur patron, par exemple;

« ça me gonfle » est volontiers traduit en ballonements, distension abdominale, oedèmes, obésité…

« ça m’emmerde, ça me fait chier, etc… sont punis par les troubles du transit et les pathologies ano-rectales;

« plein le cul » + « ça me gonfle » = hémorroïdes. Désolé pour cette (b)analité affligeante qu’on entend si souvent… mais au bout d’un moment, ça ne fait plus rire, ça fait vraiment mal!
La prise de conscience du lien est parfois le seul traitement efficace (chez un patient qui souffrait depuis un mois sans soulagement par les traitements médicaux, la décision de châtier son langage a fait régresser les symptômes en 24 heures).

« je me blinde avant d’y aller » et obésité

« ça me pèse »: obèsité, fatigue, douleurs des trapèzes, des épaules ou du dos

« ça me saoule »: céphalées, vertiges, troubles d’attention…

« ça me prend la tête »: idem

« ça ne passe pas », « ça me reste en travers », »pas avalé ce truc-là » et mal de gorge ou pathologie oeso-gastrique

« J’ai tout fait »: sensation d’oppression laryngée ou thoracique

La liste est longue… A vos crayons, la chasse aux mauvais mots est ouverte!

Une question importante à poser en cas de pathologie fonctionnelle est donc: « Quand vous stressez, qu’est-ce que vous vous dites dans votre for intérieur? » Ce qui rejoint la démarche d’analyse fonctionnelle de la thérapie cognitive mais appliquée à la sphère psychosomatique.
Il faut insister avec ces patients car souvent, méconnaissant ce phénomène d’auto-hypnose, ils ne croient pas que de simples mots puissent rendre malades et négligent d’en parler.
Bien sûr, ce ne sont que des exemples et rien ne peut être généralisé:
-on peut passer son temps à jurer comme un charretier et être en pleine forme. Sans doute faut-il un dépasser un certain seuil d’intensité dans le stress – par rapport au vécu émotionnel de « fond » du sujet, pour déclencher ce genre de conversion.
-il y a des somatisations qui passent par d’autres déclencheurs: représentations mentales sans langage verbal, phénomènes réflexes de type conditionnés, causes physiques externes pures, etc… Les phénomènes conversifs, qui ne représentent qu’une fraction de la pathologie corporelle réversible, sont parfois invoqués à tort et à travers pour expliquer des maladies d’origine exogène (intoxication, microbe, etc…).
– le dialogue interne (ou la représentation mentale) inapproprié peut n’être qu’un co-facteur morbide intriqué avec d’autres agents perturbant la santé. Toutefois, sa neutralisation peut être décisive pour éviter les rechutes.

*En thérapeutique

L’hypnose médicale est un outil privilégié pour coder la « solution » dans le corps, corrigeant la programmation erronée auto-induite par le patient. C’est parfois le patient lui-même qui y parvient au cours du rêve ( FREUD ne disait-il pas qu’il était une tentative de guérison?) , reprogrammation auto-régulée qui fait appel aux souvenirs et à des métaphores oniriques souvent subtiles.

La transe permet aux verbes de « s’incarner » pourvu qu’ils soient habilement introduits par des évocations mobilisant la motivation et l’énergie émotionnelle du patient. Réécrire les expressions ou les ressentis qui se sont mal imprimés dans le corps est un art et non pas une simple technique, qui peut donner des résultats rapides et écologiques, comparés aux inconvénients des traitements suppressifs médicaux.

Notes:
(1) ici au sens cognitif: mode de traitement de l’information échappant au contrôle conscient du sujet.
(2) terme employé par Daniel ARAOZ pour expliquer la psychogénèse de troubles variés. Ancien élève de MILTON ERICKSON, Professeur à l’Université de Long Island (New York) et formateur en hypnothérapie, D.ARAOZ est l’auteur de
 » New Hypnosis  » (Aronson 95)
(3) ce qui fait partie des phénomènes concernant l’encodage lié à l’état décrit par Ernest ROSSI dans Psychobiologie de la guérison (Le souffle d’or, 2002)

Par Docteur Didier SEBAN.